
Votre film séduit d’emblée par l’originalité de son sujet. Quel en a été le point de départ ?
Il m’est toujours difficile de savoir quelle est l’origine exacte d’un sujet, des idées vont et viennent, certaines disparaissent, d’autres restent. En fait, j’avais envie de parler de quelqu’un qui soit totalement fermé à l’intérieur de lui-même, et qui a besoin d’un vrai choc pour s’en sortir. Comment cette fille réussit à vivre ? Je ne parlerais pas de rédemption, mais ce qui m’intéressait, c’est précisément cette possibilité d’ouverture, de changement, d’évolution. C’est inconsciemment que Fred, l’héroïne de cette histoire, a le désir de s’en sortir. Par chance elle fait ce choix, mais ça aurait pu ne pas se passer…
Comment s’est échafaudé le scénario ?
Mon principal souci était d’être au cœur de ce sujet, de le cerner au plus près. Je voulais que le récit soit resserré, même si le fait de suivre ce chemin direct lui donnait une certaine austérité. Ça ne me ressemble pas beaucoup, je me perds toujours dans les digressions ! Finalement, le film ressemble au personnage de Fred. L’une des charnières de l’écriture a été quand j’ai compris qu’il fallait que le gamin qu’elle blesse soit comme elle, direct jusqu’à la brutalité, et surtout pas un gentil petit garçon.
Un garçon mal dans sa peau, comme Fred ?
Marco est en rébellion directe contre sa maman. Fred n’est pas rebelle à la société dans le sens où en tant qu’infirmière, elle existe à l’intérieur du système social, mais elle n’y est pas à l’aise. Elle n’arrive pas à s’y intégrer. Donc elle retourne sa rage contre elle même. Elle est perdue, toute seule sur son rail, avec l’impression de ne pas vivre, d’être sans lien avec le monde et les autres, et de n’arriver à rien, d’être sans but.
On s’attache très vite à cette jeune infirmière farouchement indépendante. Sa volonté d’indépendance vient du fait qu’elle est terrifiée. Elle a peur des autres, peur de prendre n’importe quel engagement, professionnel, amical ou amoureux. Elle n’arrive pas à accepter toutes ses émotions. Fred rompt tous les liens aussitôt qu’ils peuvent se créer. Elle s’occupe de malades souvent en fin de vie, donc des gens qui ont besoin d’aide à qui elle peut donner beaucoup, mais auxquels elle n’a pas à s’attacher. Au mieux, ils lui offriront une boîte de chocolats en quittant l’hôpital et elle ne les reverra pas !
Vous montrez un personnage à vif, toujours en état de défense.
Parce qu’elle n’a pas de vraie raison de vivre, parce que les choses n’ont aucun sens pour elle, elle reçoit le monde comme une violence. Elle ne parvient pas à se projeter dans le futur. Fred est constamment confrontée à sa propre incapacité, elle est consciente de savoir faire certaines choses, mais elle n’arrive pas du tout à évoluer pour dépasser ce stade-là.
Cette pression, cet état d’insatisfaction, de mélancolie ou de dépression est ressenti par beaucoup de gens aujourd’hui.
Nos sociétés occidentales, qui mélangent la concurrence froide et les promesses de bonheur facile, voient proliférer des êtres isolés, rendus socialement malades par un individualisme forcené qui les protège, mais ne leur permet plus d'affronter le monde tel qu'il est. Fred est aussi dans le désir absolu de la jeunesse où l’on imagine toujours que l’on est seul à détenir la vérité. Elle ne peut pas mentir, il lui faut toujours être le plus direct, le plus véritable possible, dans sa logique d’être au plus près de sa vérité. Elle pense qu’elle n’arrive pas à fonctionner dans ce monde, ce qu’elle vit et ce qu’elle a ne l’intéresse pas.
Que lui manque-t-il pour arriver à vivre ? Selon l’une des théories sur les sociétés riches suicidaires, quand on est matériellement misérable, il nous reste toujours l’espoir d’aller mieux. Mais quand on a tout …
Fred a une vie sentimentale chaotique …
Elle est en recherche de tendresse, et à la fois très libre dans ses désirs sexuels. On peut imaginer qu’elle doit par moments être folle d’amour avec son ami douanier, et le lendemain lui dire, « mon chéri, tu te débrouilles sans moi ». Toujours cette dualité de se donner très fort sur un laps de temps très court. Je n’avais pas envie de rentrer précisément dans leur vie sentimentale, mais on peut comprendre qu’au bout d’un moment, à cause de cela, il a décidé de la quitter !
Elle se console en allant draguer des types au hasard …
Cette séquence où Fred décide de coucher avec ces deux garçons qu’elle lève dans un bar montre aussi la pression qui l’entoure. Ce genre de comportement l’exclut définitivement de sa petite ville où tout le monde sait tout. On peut très bien imaginer que son père le sait aussi.
Pour Fred, c’est aussi une façon de se faire violence, en cherchant à se faire condamner, à se faire exclure.
Effectivement, cette condamnation sociale va avec, et elle la recherche. Elle dit à l’un des garçons, « tu acceptes mon corps pendant une demi-heure et j’accepte le tiens, ce n’est pas très agréable, il ne se passe pas grand-chose … »
Et le garçon lui dit, « Tu n’es pas douce ».
Oui, le garçon la définit par une négation.
Fred pratique le tir de compétition. Une façon de se rattacher à un père qui la rejette.
Son père a certainement dû l’intéresser au tir quand elle était encore sa petite fille, sa « chouchou ». Elle réussit dans cette discipline, et ce succès lui permet d’avoir une place bien définie car une relation forte s’est nouée avec son père. Un jour, elle se rend compte que finalement, ce n’est pas vraiment ce qu’elle a envie de faire et qu’elle a reproduit le désir de son père. Comme cette prise de conscience arrive tard, il lui est d’autant plus difficile d’arrêter, et ça provoque un choc avec le père. Plus généralement, je pense qu’on n’oublie jamais ce que l’on a appris à faire et ce que l’on sait faire. Sa compétence au tir est importante pour la compréhension du geste qu’elle va commettre. Comme elle le dit à la fête, « quelqu’un qui sait tirer, ce n’est pas un accident ». Le tir de compétition demande une telle concentration qu’on se trouve dans un blanc total. Il n’y a plus rien autour, ça élimine le monde en fait.
Vous osez exposer un personnage au bord du suicide …
Ce n’est pas par audace que je confronte mon personnage à cela. Je suis persuadée qu’énormément de gens connaissent ce malaise, pour eux-mêmes ou chez des proches. Le passage à l’acte, c’est une autre affaire. Après, quand on a une famille et des enfants, on vit pour eux et ça devient impensable. Mais je trouvais intéressant de parler de la réalité, jusqu’où on arrive à supporter de la vivre, ou pas ? Et comment seul un peu de distanciation vis-à-vis de soi-même permet de voir le monde autour, de s’ouvrir à la vie. Il fallait aussi que le personnage de Fred soit assez jeune car l’acte qu’elle commet a quelque chose de juvénile, dans cette idée-là, qu’elle n’a encore aucune distance. Mais elle peut encore évoluer.
Elle est encore dans la posture romantique du jeune Werther …
Non pas jusque-là, mais un peu dans l’idée romantique tout de même qu’il faut être complètement sincère et réaliste, lucide avec soi-même. Et donc, si je veux être vraiment honnête, si je n’arrive pas à vivre, la seule chose qu’il me reste à faire, c’est de me tuer. Ce qui sauve la plupart des gens, et ce qui manque le plus à Fred, c’est l’humour. Si elle arrivait à rigoler un peu d’elle-même, ça irait mieux. Marco peut s’en sortir plus facilement car il a la chance d’avoir un copain qui se moque de lui et rigole.
Par une ironie du sort, au lieu de se tuer elle-même, Fred tire sur Marco. Comment expliquez-vous son geste ?
Elle est dans une perte de contrôle totale, inconsciente, hors d’elle-même et hors du monde, emprisonnée dans sa volonté de se tuer. Avant de tirer, elle est dans ce moment de blanc absolu, lorsque soudain les cris des enfants déchirent l’espace intérieur dans lequel elle s’est retirée. Si elle avait été consciente de la scène qui vient la perturber à cet instant précis, elle n’aurait pas tiré, elle aurait hurlé pour essayer d’empêcher ces deux gamins de se chamailler. Sa perte de contrôle est déclenchée par quelque chose qui vient du fond de sa cervelle, un geste de mourant en fait. Mais ce choc terrible va lui permettre de se sortir de cet état d’enfermement sur elle-même. Elle sait qu’elle aurait pu se tuer, ou tuer ce garçon, mais ça ne s’est pas passé comme ça, et maintenant elle a une raison de vivre.
Marco n’est pas un simple faire valoir au personnage de Fred, mais plutôt une sorte de double.
Au début, Marco est assez insupportable, il crie, il hurle tout le temps, et le fait d’être coincé sur un lit d’hôpital le rend encore plus violent. Mais ces deux-là vont se transformer ensemble. Ils se ressemblent terriblement, et se reconnaissent dans leur énergie, leur force de survie à s’en sortir. Ils ont quelque chose d’animal et d’instinctif entre eux. D’ailleurs la copine de Fred lui dit, « tu l’as apprivoisé, il manque plus qu’on en trouve un qui t’apprivoise. » La relation entre Fred et Marco est amicale et aussi un peu maternelle dans le sens où elle répond à ses questions et lui apprend des choses. Tout à coup, Fred doit faire face à de nouvelles responsabilités. Visà-vis de ce gamin, elle ne peut plus fuir.
Ils partagent tous deux un sentiment de culpabilité.
On peut regretter les actes affreux que l’on a commis. Il y a aussi la difficulté, la honte même, à accepter que quelque chose de terrible nous rend plus vivante que l’ordinaire du quotidien. Et que l’on s’est mise dans des situations horribles parce que c’est notre seule façon d’être en vie. Dans la scène où Marco craque dans les bras Fred, il la dépasse de loin dans son évolution. Après, il peut être un peu aimable avec sa mère, vu qu’il accepte d’avoir été un salaud avec son copain. Fred reste bien derrière lui du fait qu’elle n’arrive jamais à en parler avec personne. Elle craque toute seule, oui, mais elle se contrôle toujours avec les autres. Pourtant, cette prise de conscience de sa culpabilité par Marco aide Fred à faire la sienne. Et c’est juste après cela que Fred appelle son ami et qu’ils font l’amour, pour la première fois en quelque sorte. Là, c’est de l’amour entre eux, pas du sexe !
Marco est à la fois la victime et le sauveur de Fred.
Tout à fait. Cette notion de victime est importante, il fallait que ce soit clair pour Fred qu’elle lui ait fait vraiment du mal, quelque chose qu’on ne peut pas réparer.
D’ailleurs Fred se livre à la police.
En acceptant les conséquences de son acte, Fred fait un choix social, elle entre dans la société, elle se plie à ses règles. Cette prise de responsabilité signale son évolution. Je voulais montrer comment on peut se sortir d’une impasse, d’une erreur épouvantable, d’un crime. Là, il s’agit d’un homicide involontaire. Mais où se situe la limite entre le volontaire et l’involontaire ? Chez Fred, c’est intéressant. Un proverbe allemand dit, « dans les cas de grand danger, le chemin du milieu n’apporte que la mort ». Dans les situations extrêmes, on peut parfois être sauvé par une bêtise énorme. A partir du moment où l’on s’est lâché, où l’on a perdu contrôle. Je crois que l’on en sait plus sur soi-même que ce que l’on pense savoir consciemment. Bon, on se crée tous plus ou moins une carapace pour se protéger … Mais toutes les forteresses ont toujours été prises, et en fait on est mieux dehors.
Il y a un basculement entre l’énergie que met ce personnage à se détruire dans un premier temps, puis sa volonté à se reconstruire. Et en parallèle, le même mal être et la même volonté de s’en tirer chez cet enfant, Marco.
Le film ne raconte pas l’histoire d’une fille qui rate son suicide, mais qui le réussit en ne mourant pas ! Ce film est avant tout le récit d'une reconstruction. Fred choisit de ne pas échapper aux conséquences de son acte. Et Marco, en même temps qu’il pardonne à Fred, va s’ouvrir davantage aux autres, avec ses moments d'émotion, d'humour absurde, et aussi avec ses incontournables rechutes ou hésitations. Malgré son thème, ce film n’est ni désespéré, ni même plombé. Il est imprégné en premier lieu de l’énergie considérable que Fred met à se détruire. Puis, après l'effondrement du système de valeur personnel qu’elle s'était échafaudée, il repart d'une allure plus affirmée vers une maturité que Fred a bien failli ne pas connaître.
Vous avez fait le choix d’un montage cut, énergique qui donne une tension au film, tout en réservant des plages d’aération où l’on a le temps de découvrir les personnages .
J’avais besoin d’une énergie dans la texture même du film, dans le découpage, la mise en scène, et de pouvoir aller vite à cause du poids du thème. Le sujet ne se prêtait pas à des effets de style, ni à des plans artistiques pour se faire plaisir.
Pour mettre en scène une jeune femme à la frontière de sa vie, vous avez tourné dans une petite ville douanière.
La Chaux-de-Fonds n’est faite que de contrastes. Après avoir totalement brûlée au XIXe siècle, elle a été reconstruite avec une ambition gigantesque car elle devait être une étape sur la trajectoire Paris, Zurich. En fait, le train est passé ailleurs ! Donc on se retrouve dans une cité bâtie sur le modèle de New York, une ville mégalomane, mais en même temps minuscule. On éprouve un sentiment d’évasion avec ses larges artères, et à la fois, on se retrouve coincé au milieu des vaches et les sapins ! J’ai trouvé qu’un tel décor illustrerait assez bien le personnage de Fred et le propos du film. Ce paradoxe entre la plus grande tendresse et la plus grande violence.
Isild Le Besco donne une intensité très juste au personnage de Fred.
Isild est très secrète et se protège beaucoup. Le personnage de Fred lui permettait d’aller vers des émotions différentes de ce qu’elle avait pu connaître dans ses précédents films. Elle travaille avec ses tripes, ne se donnant complètement qu’au moment de la prise, mais alors… quand ça explose, il y en a partout !
On a plaisir à retrouver Lio dans un rôle fort.
Lio est pleine d’exubérance et de générosité. Elle arrive sur le plateau, met tout le monde à l’aise, connaît tous les figurants! Elle fait partie des acteurs qui ont envie d’apporter leur personnalité au rôle. Elle s’est totalement investie dans cette interprétation de mère portugaise, belle et sévère à la fois. Comme elle me le disait, elle sait tout sur le personnage d’une mère portugaise !
Parlez nous du choix de Christophe Sermet qui joue l’amant de Fred et de Steven Pinheiro de Almeida qui joue Marco.
En fait, pour l’amant de Fred, je cherchais un géant, quelqu’un dont la simple masse physique soit garant de protection, comme l’indien de « Vol au dessus d’un nid de coucou ». Je n’en ai pas trouvé. Alors j’ai proposé le rôle à Christophe, que je l’avais vu dans le beau film de Sébastien Lipshitz, « Wild Side ». Il a un calme, une droiture solide qui pouvaient aussi fonctionner pour faire de lui une espèce de rocher. Quant à Steven, ça a été plus difficile. Marco ne devait ni être une tête à claques, ni faire pitié. Avec Bruno Dupuis nous avons fait un long casting, en France et en Suisse. Longtemps nous n’avons trouvé que des gosses capables de jouer soit la violence, soit la fragilité. Il n’y en a pas beaucoup qui soient capables des deux. Le fait que Steven soit effectivement portugais, et qu’il vienne de l’endroit où on a tourné sont des hasards qui m’ont fait plaisir.
Née à Bâle en 1962.
Etudes secondaires à Neuchâtel. Etudie le japonais à la Freie Université à Berlin, où elle anime pendant plusieurs années un cinéma d’art et essai.
Vit essentiellement au Portugal depuis une dizaine d’années, où elle a réalisé la majorité de ses films, et collaboré à de nombreux projets en tant que scénariste, co-scénariste et chef-décoratrice.
2007 PAS DOUCE
2003 DAQUI P’RA ALEGRIA (D’ici à la joie)
2000 AS TERÇAS DA BAILARINA GORDA (Les mardis de la grosse danseuse)
1999 LA REINE DU COQ-À-L’ANE
1998 O QUE TE QUERO (Ce que je te veux)
1997 MORTE MACACA (Mort de singe)
1994 LA COUVEUSE
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